Puis je pars en Chine pour un semestre de découverte au Suzhou Art and Design Technology Institute. Concrètement, c’est une école d’artisanat : céramique, sérigraphie, cuir, etc. On était un petit groupe d’étudiants étrangers, j’ai vraiment eu l’impression d’être en vacances alors qu’en fait j’ai énormément appris, tant sur le plan artistique que pratique et culturel. Ça change mon rapport au décor. Un prof nous explique que chaque petit élément d’un décor chinois porte une signification qui culturellement est comprise. Dans les musées, je découvre des productions artistiques anciennes d’une grande contemporanéité, à rebours des chinoiseries exportées vers l’Europe. Tout ça me guide vers Arturo Escobar, que je lirai plus tard : l’idée qu’il n’y a pas “one world”, mais toute une pluralité de mondes.
Je découvre aussi que pour beaucoup de personnes, vivre dans une dictature c’est très confortable. De l’extérieur, on voit une forme de propagande moderniste démocratique. Mais de l’intérieur, qu’est-ce que c’est confortable de pouvoir laisser ton appareil photo au milieu de la place, aller faire un tour et puis reprendre ton sac avec ton appareil photo dedans, personne n’y a touché ! Bien sûr, le prix à payer est terrible, mais ça me déstabilise de réaliser que pour beaucoup, sans doute, notre mode de vie ne fait pas envie.
De retour en France, je démarre un diplôme supérieur d’art appliqué (DSAA) Design Produit à l’école Boulle 4Voir École Boulle (lien externe). J’avais beaucoup hésité avec le DSAA de La Souterraine 5Voir Cité scolaire Raymond Loewy (lien externe), dans la Creuse, qui est spécifiquement dédié aux transitions socio-écologiques. C’est l’équipe de cette école qui m’a aidé à décider, en me disant “si tu es pris à Boulle, tu y vas”. J’avais trouvé ça très intelligent, un vrai accompagnement de l’étudiant. Bref, retour à Paris, avec la peur de revivre la MANAA, mais non, pas du tout !
Un premier projet me marque, pour Puiforcat, une belle marque d’argenterie du groupe Hermès. Le brief est simple : faire des cadeaux de naissance pour des enfants de riches, “réenchanter le cadeau de naissance”. Le savoir-faire artisanal est magnifique, mais ça ne m’intéresse pas, je prends conscience que je n’ai pas envie de faire ça. Un autre projet me plaît beaucoup plus, il s’agit d’aménager les salles de permanence d’un collège, avec de fortes contraintes budgétaires. C’était très intéressant, le travail en groupe, les entretiens avec les collégiens, la recherche dans la littérature scientifique, et finalement, le système D.
Une des enseignantes m’aiguille de Victor Papanek à Buckminster Fuller. J’aime beaucoup le premier, pas du tout le second : les dômes géodésiques, le vaisseau spatial Terre… J’approfondis en lisant Victor Petit qui oppose design du milieu et design de l’environnement 6Voir L’éco-design : design de l’environnement ou design du milieu ? (lien externe), Victor Petit en comparant Papanek et Fuller. Cela me permet de mieux comprendre où je me situe, et c’est à cette enseignante aussi que je dois la découverte d’Escobar 7Voir Designs for the Pluriverse (lien externe), Arturo Escobar.
À la fin de la première année, je participe à un Creartathon avec l’INRIA à Paris-Saclay. Il y avait des développeurs, des doctorants, des chercheurs en différentes sections et puis des designers, on formait des groupes pluridisciplinaires. On avait bossé sur un truc, ça ne rendait rien mais c’était très drôle : une boule disco avec du Arduino tout basique, qui essayait d’apprendre ce qui fait danser les gens, à partir de capteurs de mouvement et de chaleur. Ce n’était pas du tout sérieux, on cherchait l’absurde, un jeu avec la quête de performance dans le clubbing.
Dans le DSAA, on creuse la capacité à entrer dans un projet sur un délai très court, et à acquérir une expertise suffisante pour comprendre et agir. La seconde année est dédiée au mémoire et au stage de recherche, j’ai adoré ça. Le fait d’être revenu à Paris et de voir dans la rue tous ces objets jetés aux encombrants me décide à travailler sur les déchets d’équipement électrique et électronique (DEEE). Je rencontre Helen Micheaux, qui travaille sur la responsabilité élargie du producteur 8Voir La responsabilite élargie du producteur face aux déchets : principe et gouvernance (lien externe), Helen Micheaux, dans une logique qui se rapproche des analyses de cycle de vie dont parle Gauthier Roussilhe. Je vais voir des designers qui font de l’upcycling, je visite des usines de recyclage, avec toujours la même question : qu’est-ce qu’on fait de ces déchets ?
Le terrain me correspond complètement, tant théoriquement que pratiquement, et j’enchaîne avec un stage au Bénin, dans le fablab Iroko 9Voir Iroko fablab (lien externe), pour un atelier lié au recyclage des déchets. J’avais découvert le design fiction à travers l’exposition Sens-Fiction 10Voir Sens-Fiction (lien externe), à Lille. Avec l’Africa Design School 11Voir Africa Design School (lien externe), on écrit des scénarios sur le Bénin en 2050, 2150, 2250. Et pour matérialiser les scénarios, on utilise uniquement des déchets électroniques.
Pour le projet de diplôme, j’ai exploré la pensée de Gilbert Simondon au sujet de l’individuation, et de la nécessité de faire société en s’appropriant la technique. Les DEEE sont symptomatiques, ils révèlent qu’on ne maîtrise pas grand chose. Légalement, tout est déchet à partir du moment où son détenteur s’en est débarrassé.